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Les vulnérabilités résidentielles en questions

Paris, demandeurs d'asile récents, juin 2015 © Agnès Deboulet
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Les effets de la crise du logement sur les plus pauvres sont l’objet de nombreux travaux en France et à l’étranger. À travers la notion de vulnérabilité résidentielle, ce dossier propose une approche critique des dynamiques de production de la fragilité sociale qui permet de penser le mal-logement sous l’angle des rapports de domination.

La plupart des pays du monde connaissent aujourd’hui des déséquilibres des marchés immobiliers, amenant à une surproduction chronique de logements à destination des catégories aisées et à une faiblesse structurelle de la production de logements à faibles prix, en particulier dans le secteur locatif (Marcuse et Van Kempen 2000). Dans de nombreux pays des Suds, le logement non réglementaire s’est intensément développé sans que la part de l’habitat dégradé en centre-ville ou en proche périphérie ne régresse (Dureau et al. 2001). Les difficultés sur les marchés du logement sont également très fortes dans la plupart des pays européens, qu’elles soient liées à la financiarisation du logement, comme en Espagne, ou à la faiblesse structurelle de l’offre de logements sociaux, comme en Italie (Balchin 1996 ; Cordón et Leal 2006 ; Lévy-Vroelant et Tutin 2010 ; Massot 2007).


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L’intensification du mal-logement : caractéristique saillante de la crise actuelle

La France n’échappe pas à cette situation. Dans les grandes villes, la crise du logement s’intensifie depuis les années 1990, en dépit d’un maintien relatif de la construction de logements sociaux (131 509 logements ont été financés en 2010, dont 32 % en Île-de-France (Houard 2012)). La raréfaction du foncier, les stratégies spéculatives, la recomposition des politiques du logement, l’explosion des coûts de construction, les évolutions socio-démographiques ainsi que la faiblesse de l’offre de logements par rapport à la demande ont eu pour conséquence un envol des prix sur les marchés immobiliers urbains [1]. Ces évolutions ont des manifestations concrètes : réapparition des bidonvilles aux marges des villes, développement de l’insalubrité, sans-abrisme, saturation des dispositifs d’hébergement d’urgence, allongement des files d’attente pour l’obtention d’un logement social, effort financier accru des ménages les plus pauvres. Face à la résurgence des problèmes, les pouvoirs publics ont renouvelé les catégories d’action publique et les moyens d’intervention, donnant lieu, par exemple, au développement de l’intermédiation dans les rapports locatifs [2], à la judiciarisation des actions privées, ou encore à l’intervention des associations et des ONG. Les modes de désignation ont également évolué, comme en témoigne la multiplicité des appellations relatives au phénomène du mal-logement (logement indigne, indécent, non-logement, etc.) et des procédures qui s’y rattachent.

La vulnérabilité comme rapport politique et processus de fragilisation

Pour analyser la complexification et l’intensification des difficultés relatives à l’accès au logement, un atelier de réflexion s’est constitué au sein du REHAL (Réseau français « Recherche habitat–logement ») et propose de décrire les phénomènes observés en se saisissant de la notion de « vulnérabilité », également utilisée dans les pays anglo-saxons pour désigner l’exposition aux risques naturels et aux changements climatiques à l’échelle de la ville comme du logement (Thomas 2008), et qui s’appuie aussi sur son opposé, la résilience (Moser et Boykoff 2013). Depuis mars 2012, un atelier coordonné par Florence Bouillon, Agnès Deboulet, Pascale Dietrich-Ragon et Yankel Fijalkow réunit une vingtaine de chercheurs qui échangent régulièrement au cours de journées d’étude thématiques. Cet atelier a pour spécificité de croiser des recherches conduites dans les pays des hémisphères nord et sud. Ses animateurs ont, par ailleurs, organisé une session au dernier congrès de l’Association française de sociologie à Nantes en 2013, intitulée « Vulnérabilité résidentielle et rapports de domination », centrée cette fois sur la France, et dont sont issus la plupart des articles présentés dans ce dossier.

Pour répondre à la diversité des figures représentatives de la crise du logement et pour désigner le vaste continuum de difficultés d’appropriation et d’accès à l’espace habité, la notion de vulnérabilité résidentielle nous a semblé la mieux adaptée. Concept apparu dans les sciences biomédicales et environnementales, qui a peu à peu gagné les sciences sociales, le terme de vulnérabilité a souvent été utilisé dans les travaux portant sur la pauvreté qui tentent d’appréhender les déficits de ressources et leurs effets sur les trajectoires des individus et des groupes (Martin 2013 ; Mitlin et Satterthwaite 2013). Les sociologues ont été nombreux à s’en saisir, à l’instar de Robert Castel (1995), pour qui la « zone de vulnérabilité » correspond à une double fragilisation, à la fois des statuts dans la sphère de l’emploi mais aussi des liens sociaux primaires, notamment familiaux. Utilisée dans le champ du logement, cette notion vise donc à appréhender les processus de production de positions résidentielles disqualifiées [3] et tient compte des statuts, mais aussi des liens sociaux, qui se tissent autour de l’habitat. Concrètement, la notion de vulnérabilité résidentielle recoupe des problématiques aussi variées que l’inconfort, l’insalubrité, l’insécurité liée à l’absence de statut d’occupation protecteur, les difficultés de paiement ou encore la relégation territoriale. Elle fait écho à la situation des habitants qui cumulent les difficultés (problèmes d’intégration sur le marché du travail, migration récente, faible niveau de diplôme, monoparentalité…), mais tient également compte des facteurs structurels, liés notamment au contexte économique local et aux caractéristiques du bâti. La vulnérabilité résidentielle telle que nous l’entendons ne renvoie donc pas seulement aux populations, mais aussi (et peut-être surtout) aux contextes et aux structures (Fijalkow 2014). Autrement dit, la notion de vulnérabilité désigne moins un statut qu’un rapport politique. Si la vulnérabilité est bien celle des habitants, elle ne peut être comprise et analysée que comme résultat d’un processus qui convoque tout autant les pouvoirs publics (dans le cadre, par exemple, de projets de rénovation urbaine) que le marché. Elle implique une expérience sociale, mais aussi des rapports de force et, enfin, des (im)possibilités d’agir. Contrairement à la notion d’exclusion, qui peut suggérer l’idée d’une mise à l’écart définitive (Paugam 1996), elle se conçoit comme un risque urbain qui pèse sur les individus dans la ville globale en tension (Deboulet 2012) et amène ceux-ci à pouvoir plus ou moins « rebondir » individuellement ou collectivement.

Une approche critique des dynamiques de production de la fragilité sociale

Dans un récent ouvrage, Hélène Thomas (2013) notait que l’usage croissant de la catégorie de vulnérabilité comme instrument d’action publique, à l’instar de celles de précarité, fragilité, résilience ou dignité, s’est historiquement accompagné d’une injonction toujours plus grande faite aux pauvres de justifier leur condition d’une part, et d’autre part de se « responsabiliser ». Autrement dit, elle renvoie à une conception de la pauvreté relevant à la fois d’une forme accrue de victimisation et de moralisation. L’usage que nous faisons de la notion de « vulnérabilité » est tout autre. Prenant acte de son potentiel conservateur, nous plaidons pour une approche critique de la vulnérabilité résidentielle qui puisse, dans le même mouvement, décrypter ses modalités d’instrumentalisation politique, analyser les dynamiques susceptibles de produire des « laissés-pour-compte » de la politique du logement, et documenter les modalités de résistance des habitants. Le choix de cette notion relève ainsi, pour une large part, de sa plasticité et des différents éclairages qu’elle autorise sur les processus à l’œuvre.

L’objet de ce questionnement sur la vulnérabilité résidentielle est double : d’un côté, interroger les rapports sociaux qui se nouent autour de l’habitat et de la production de la ville, et de l’autre examiner les processus de production de la fragilité sociale sans se cantonner à une vision statique de la pauvreté. Les différentes contributions présentées dans ce dossier donnent à voir les figures contemporaines du mal-logement et la façon dont elles font aujourd’hui face à des mécanismes de tri urbains de plus en plus sévères. Certaines formes extrêmes du sans-abrisme persistent, comme habiter dans les bois, ainsi que l’explore le texte de Gaspard Lion, alors que l’hébergement de familles en hôtel prend une ampleur inédite et pose des défis considérables aux familles et en particulier aux enfants scolarisés, comme en témoigne l’article d’Erwan Le Méner et Nicolas Oppenchaim. Le texte de Johanna Lees renvoie, pour sa part, à un marché résidentiel de non-droit, réglé par les « arnaques » quotidiennes des propriétaires. Vivre dans un habitat subi, inhospitalier, stigmatisant, insécurisant a des effets délétères sur les diverses sphères de la vie sociale, affective et éducative, ainsi que sur la santé. Pourtant, au fil des textes, des sources de satisfaction inattendues apparaissent, faisant écho aux théories philosophiques de l’habiter. Même les espaces les plus inhospitaliers offrent certaines ressources (autonomie, liberté…) qui peuvent les rendre plus habitables que les foyers d’urgence, par exemple, alors qu’ils offrent pourtant un toit « en dur ». De plus en plus de travaux, notamment sud-africains, montrent que les quartiers précaires permettent de lutter contre la vulnérabilité en augmentant les ressources sociales et économiques des ménages qui, ce faisant, dans le cas des bidonvilles marseillais (cf. texte de Marion Serre) ou des favelas (cf. article de Patrick Le Guirriec), apparaissent comme des espaces d’ancrage que les ménages s’obstinent à ne pas vouloir quitter. Ces expériences ambivalentes, entre conditions matérielles d’une extrême dureté et possibilités d’une hétéronomie atténuée, permettent de comprendre ce qui fait qualité ou ressource dans ces espaces a priori inhabitables (Bouillon 2009).

Mais les ambiguïtés se situent aussi du côté des politiques publiques. Très classiquement, ceux-ci oscillent ici entre la « potence et la pitié » (Geremek 1987), entre la répression et l’assistance, avec des effets variés pour les populations. Derrière le discours de l’assistance, des formes de violence et de domination s’exercent souvent. Dans certains cas, les pouvoirs publics s’immiscent dans l’espace domestique des familles « mal logées » en mettant en œuvre des injonctions à « bien habiter »– par exemple, dans le cadre les politiques de développement durable (cf. texte de Nadine Roudil). Aujourd’hui encore, en Europe, les « pauvres » sont couramment considérés comme des populations qui ne sauraient pas habiter correctement et qu’il faudrait donc éduquer, « accompagner », voire surveiller. La suspicion d’incapacité reste de mise dans le rapport des pouvoirs publics aux populations en situation de vulnérabilité résidentielle. Surtout, en s’attachant à « sortir » les habitants de certains espaces jugés comme des lieux de vie intolérables (Dietrich-Ragon 2011), l’action publique peut avoir pour effet contre-productif de précariser encore davantage les habitants. Leur hébergement dans des espaces inappropriés ou mal reliés à la ville alimente systématiquement l’instabilité résidentielle, comme en attestent des travaux menés de longue date en France et à l’étranger sur les effets pervers du déplacement (Coing 1966 ; Pétonnet 2002 ; Navez-Bouchanine 2013). D’une façon générale, en prenant le contre-pied d’une « crise du logement » abstraite et univoque, ces contributions soulignent les différentes modalités de rapports sociaux résidentiels inégalitaires, les multiples figures des délaissés des politiques du logement dans des contextes d’embrasement des prix immobiliers, et la difficulté de ces dernières à offrir une place en ville aux citadins jugés « indésirables », insolvables et aux larges franges salariées soumises aux risques de la ville néo-libérale.

Au sommaire de ce dossier :

Bibliographie

  • Balchin, P. (dir.) 1996. Housing Policy in Europe, Londres/New York : Routledge.
  • Bouillon, F. 2009. Les Mondes du squat. Anthropologie d’un habitat précaire, Paris : Presses universitaires de France, coll. « Partage du savoir ».
  • Castel, R. 1995. Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris : Fayard.
  • Coing, H. 1966. Rénovation urbaine et changement social, Paris : Éditions Ouvrières.
  • Cordón, J. A. F. et Leal, J. 2006. « Dynamique des ménages et comportements résidentiels en Espagne », in Bonvalet, C., Arbonville, D. et Grafmeyer, Y. (dir.). Quelles familles, quels logements ?, Paris : Institut national d’études démographiques.
  • Deboulet, A. 2012. « Villes convoitées et inégalités », Idées économiques et sociales, n° 167, mars, p. 37‑47.
  • Dietrich-Ragon, P. 2011. Le Logement intolérable. Habitants et pouvoirs publics face à l’insalubrité, Paris : Presses universitaires de France, coll. « Le lien social ».
  • Dureau, F., Dupont, V., Lelièvre, É., Lévy, J.-P. et Lulle, T. (coord.). 2000. Métropoles en mouvement. Une comparaison internationale, Paris : Anthropos, coll. « Villes »/Institut de recherche pour le développement.
  • Fijalkow, Y. 2014. « Le logement indigne : une nouvelle norme de l’action publique ? », Informations sociales, n° 184, p. 20‑32.
  • Gallot, P., Leprévost, É. et Rougerie, C. 2011. « Prix des logements anciens et loyers entre 2000 et 2010 », INSEE Première, n° 1350.
  • Geremek, B. 1987. La Potence ou la Pitié. L’Europe et les pauvres du Moyen Âge à nos jours, Paris : Gallimard.
  • Houard, N. 2012. « Le logement social en Europe : la fin d’une époque ? », Métropolitiques, 9 avril.
  • Lévy-Vroelant, C. et Tutin, C. (dir.) 2010. Le Logement social en Europe au début du XXIe siècle. La révision générale, Rennes : Presses universitaires de Rennes.
  • Martin, C. 2013. « Penser la vulnérabilité. Les apports de Robert Castel », European Journal of Disability Research, ALTER, n° 7, p. 293‑298.
  • Marcuse, P. et Van Kempen, R. 2000. Globalizing Cities. A New Spatial Order, Oxford : Blackwell.
  • Massot, A. 2007. La Situation du logement dans six pays d’Europe : Allemagne, Espagne, France, Italie, Pays-Bas, Royaume-Uni, rapport, 31 octobre, Paris : Institut d’aménagement et d’urbanisme de la région Île-de-France.
  • Mitlin, D. et Satterthwaite, D. 2013. Urban Poverty in the Global South : Scale and Nature, Londres/New York : Routledge.
  • Moser, S. C. et Boykoff, T. (dir.). 2013. Successful Adaptation to Climate Change : Linking Science and Practice in a Rapidly Changing World, Londres/New York : Routledge.
  • Navez-Bouchanine, F. (dir.). 2013. Effets sociaux des politiques urbaines, Paris : Karthala.
  • Paugam, S. (dir.). 1996. L’Exclusion, l’état des savoirs, Paris : La Découverte.
  • Pétonnet, C. 2002 (1979). On est tous dans le brouillard. Ethnologie des banlieues, Paris : Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques (CTHS).
  • Thomas, H. 2008. « Vulnérabilité, fragilité, précarité, résilience, etc. De l’usage et de la traduction de notions éponges en sciences de l’homme et de la vie », Recueil Alexandries, coll. « Esquisses », n° 13, janvier.
  • Thomas, H. 2013. Les Vulnérables. La démocratie contre les pauvres, Paris : Éditions Terra.

Notes

[1] La situation est particulièrement critique dans la capitale où, entre 1998 et 2008, les prix des appartements se sont accrus de 185 % (Gallot et al. 2011). Selon l’Observatoire des loyers de l’agglomération parisienne, les loyers à la relocation ont augmenté de 50 % en 10 ans.

[2] L’intermédiation locative conduit à l’intervention d’un tiers social entre le propriétaire et la personne occupant le logement. Un exemple récent est la mise en place du dispositif Solibail. Dans ce cadre, le propriétaire loue son logement à une association conventionnée par la préfecture qui assure le paiement des loyers mensuels et des charges, l’entretien du logement et la remise en état du logement s’il y a lieu. Les occupants du logement sont accompagnés durant la durée du contrat par l’association.

[3] Selon Yves Grafmeyer, la position résidentielle résulte de trois éléments : la localisation du logement, ses caractéristiques matérielles (taille, nombre de pièces, structure du bâti, niveau de confort…) et enfin le statut d’occupation (propriété, location, logement à titre gratuit…) (Grafmeyer 2010).

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Pour citer cet article :

Florence Bouillon & Agnès Deboulet & Pascale Dietrich-Ragon & Yankel Fijalkow & Nadine Roudil, « Les vulnérabilités résidentielles en questions », Métropolitiques, 17 juin 2015. URL : http://www.metropolitiques.eu/Les-vulnerabilites-residentielles.html
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