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Le stade olympique de Rome : entre vitrine politique et levier d’aménagement urbain

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Croisant approche historique et regard géographique, Aurélien Delpirou et Stéphane Mourlane montrent dans quelle mesure la construction et les évolutions du stade olympique de Rome témoignent des transformations politiques et urbaines de la Ville éternelle et, à plus large échelle, de l’Italie.

Dossier : Le football en rénovation : quels stades pour quelles villes ?

Le stade olympique de Rome est aujourd’hui la deuxième plus grande enceinte sportive d’Italie par sa capacité d’accueil (72 698 places), derrière le stade Giuseppe Meazza de Milan (80 074 places). Construit en 1938 et appelé ainsi depuis qu’il a été le théâtre des cérémonies d’ouverture et de clôture, ainsi que des épreuves d’athlétisme, des XVIIes Jeux olympiques en 1960, il a ensuite accueilli de nombreuses compétitions internationales : les Championnats d’Europe des nations de football en 1968 et 1980 ; quatre finales de la Coupe des clubs champions européens en 1984, 1987, 1996 et 2009 ; les Championnats du monde d’athlétisme en 1987 ; et plusieurs matchs, dont la finale, de la Coupe du monde de football de 1990. Chaque week-end de la saison de calcio [1], il est l’hôte alternativement des deux grands clubs rivaux de la ville, l’AS Roma et la SS Lazio. Cette contribution, fondée sur une double approche historique et géographique, montre dans quelle mesure la construction et les évolutions de l’« Olimpico » éclairent un certain nombre d’enjeux politiques et urbains attachés à l’histoire contemporaine de l’Italie aussi bien à l’échelle nationale qu’à celle, plus locale, de la périphérie de Rome en expansion.

Un stade à la gloire de l’homo sportivus au cœur d’un vaste complexe vitrine du fascisme

Le stade olympique se trouve au nord-ouest de Rome, à environ cinq kilomètres du Capitole, sur la rive droite du Tibre. Au pied du Monte Mario, la plus haute colline de la Ville éternelle, il constitue le cœur d’un vaste complexe sportif édifié entre 1927 et 1933, le Foro Italico, appelé autrefois Foro Mussolini. Les traces de ce passé originel ne passent pas inaperçues : pour atteindre le stade, il faut emprunter une artère centrale de 130 mètres de long, qui s’ouvre par un obélisque de marbre, offert par la ville de Carrare, culminant à 37 mètres avec un pyramidion doré orné de l’inscription « Mussolini Dux » [2]. Alors que le parterre est décoré de 5 000 m² de mosaïques qui célèbrent la geste sportive et les slogans du régime fasciste, 22 blocs de marbre ont été édifiés de part et d’autre de l’allée, dont 17 rappellent les grandes dates du fascisme. Le complexe originel comprenait l’Académie fasciste d’éducation physique (désormais siège du Comité olympique italien – CONI –, par ailleurs propriétaire de l’Olimpico), le fameux « stade des marbres », dominé par 62 statues monumentales de sportifs offertes par les provinces italiennes, ainsi que le ministère des Affaires étrangères (initialement destiné au siège du Parti fasciste).

Le Foro fut en effet conçu comme un projet architectural de grande ampleur, s’inscrivant dans le programme mussolinien de faire de la capitale d’Italie une « troisième Rome » après celle des empereurs et des papes (Berlardelli 2000). Le style des bâtiments se veut à la fois héritier de la romanité antique (Foro signifie forum) et inscrit dans une modernité susceptible d’être le creuset d’un homme nouveau. Incarné par la figure du Duce, autoproclamé « premier sportif d’Italie », il s’agit à bien des égards d’un « homo sportivus ». Le Foro Mussolini devait contribuer à son épanouissement sous l’égide de l’Opera Nazionale Ballila, l’organisation de jeunesse fasciste (Santuccio 2005). Il devait également permettre d’accueillir de grandes compétitions internationales destinées à servir de « vitrines » au Régime. Après la Coupe du monde de football organisée en 1934, Mussolini souhaitait ainsi recevoir à Rome les Jeux olympiques de 1944. C’est dans cette perspective que l’architecte du Foro, Enrico Del Debbio, conçut le stade des Cyprès à l’emplacement actuel du stade olympique. Le plan originel ne prévoyait pas de tribunes maçonnées, mais de simples terrasses gazonnées sur les pentes du Monte Mario. Le stade fut inauguré partiellement en 1932 ; les travaux pour une seconde version commencèrent en 1937, mais furent interrompus par la guerre.

À l’échelle de l’agglomération romaine, alors en pleine expansion démographique (la population de la ville dépassa le million d’habitants en 1932), le Foro Mussolini constitua une réalisation emblématique de la politique urbaine du fascisme (Cederna 1979) [3]. Le site retenu, un magnifique parc de 200 hectares arboré de pins parasols, avait été déclaré inconstructible par le précédent plan régulateur [4], adopté en 1909 sous le mandat du maire progressiste Ernesto Nathan. L’approbation en 1926 d’une « variante », modification ponctuelle du plan, permit de contourner cette contrainte juridique. Cette procédure, adossée à une vigoureuse politique d’expropriation, y compris au détriment des grandes familles de l’aristocratie romaine, allait permettre la réalisation de grands complexes d’équipements bâtis plusieurs kilomètres au-delà de la ceinture urbaine : cité universitaire au nord, aéroport au nord-est, studios de Cinecittà à l’est, quartier E 42 (la future EUR) destiné à accueillir l’Exposition universelle. Ceux-ci entendaient apporter des réponses inédites aux « problèmes spécifiques » de la capitale, identifiés par Mussolini lui-même dans son discours programmatique de 1924 : ceux de la « nécessité » (circulation, logement, équipements) et ceux de la « grandeur » [5].

Plus prosaïquement, ces immenses complexes constituèrent des points de cristallisation pour de nouveaux développements suburbains spontanés en marge des axes d’urbanisation préexistants. Ainsi, toute la partie septentrionale de la ville, restée dans une large mesure agricole, connut une croissance sans précédent entre 1924 et 1938 : les quartiers Flaminio, Parioli, Pinciano, Tor di Quinto et Della Vittoria, celui du Foro, accueillirent plus du tiers des constructions nouvelles au cours de la période (Séronde-Babonnaux 1980). Afin de faciliter l’accès au Foro, un nouveau pont sur le Tibre fut construit en 1939, tandis que plusieurs lignes d’autobus avaient été prolongées dès le début des années 1930. Cette amélioration des conditions d’accessibilité rendit possible non seulement l’urbanisation de la rive droite du Tibre au-delà de la Villa Madama, mais aussi une forme de croissance à rebours entre le stade et les dernières avancées de la tache urbaine, qualifiée fort à propos de « soudure » par l’historien Italo Insolera (1962).

Un stade au cœur des polémiques politiques et urbaines de l’après-guerre

Les travaux du stade reprirent finalement en 1950. Le « stade des cent milles » - sa nouvelle appellation en raison de sa capacité d’accueil – fut inauguré en 1953 par un match entre l’Italie et la grande équipe de Hongrie. Cet équipement moderne et grandiose constitua l’atout majeur de la candidature de l’Italie aux Jeux olympiques de 1960, dont l’organisation devait témoigner du renouveau et du dynamisme du pays après la période fasciste. Pourtant, aux alentours du stade, les références au régime mussolinien furent préservées de toute dégradation d’abord par les troupes alliées, installées sur place, puis par les autorités politiques et sportives nationales. Cette situation suscita une polémique grandissante, nourrie par les critiques de plus en plus virulentes de la gauche italienne (et notamment du puissant Parti communiste italien, PCI) pointant les accointances de la Démocratie chrétienne (DC) au pouvoir avec les néo-fascistes, tant à l’échelle nationale que municipale (Mourlane 2004). Ainsi, les communistes réclamèrent l’effacement de toutes les inscriptions fascistes, afin de « rendre le Foro Italico présentable aux athlètes et aux touristes » (L’Unità, 10 août 1960).

Face à l’ampleur prise par la polémique, la municipalité décida de procéder à l’effacement des inscriptions sur les blocs de marbre peu de temps avant l’ouverture des Jeux. Mais l’entreprise fut rapidement interrompue : le ministre du Tourisme, Alberto Folchi (DC), exigea finalement la conservation des « inscriptions à caractère historique » et/ou n’ayant pas d’« évidente signification politique ». En outre, contrairement aux craintes du PCI, la presse internationale, si elle rapporta les éléments du débat, ne prit aucune position partisane. Dans les médias, le stade olympique se fit d’ailleurs voler la vedette par les monuments antiques, qui servirent de théâtres à certaines compétitions. Cette image était plus conforme à l’idée de musée à ciel ouvert que l’on se faisait alors de l’Italie, tout en servant ses intérêts touristiques (Mourlane 2004).

Mais les querelles autour des Jeux olympiques se manifestèrent également dans le champ de l’urbanisme et des transports. Après la guerre, les grands propriétaires, souvent proches de la Démocratie chrétienne, obtinrent de larges facilités de développement sur les terrains périphériques de la campagne romaine. Cette urbanisation incontrôlée contribua à ternir l’image de la ville : au milieu des années 1950, Rome était perçue par toute l’Italie comme la capitale de la corruption et de la construction illégale. En 1956, la construction sans autorisation légale de l’Hôtel Hilton sur l’autre versant du Monte Mario, dans le but d’accueillir les stars internationales en visite à Rome pendant les Olympiades, fut dénoncée par la célèbre couverture du magazine L’Espresso : « Capitale corrompue, nation infectée ». Par ailleurs, c’est la perspective des Jeux qui contribua à imposer des solutions radicales pour faire face à la progression du trafic automobile (Delpirou et Passalacqua 2014). Le 3 juillet 1959, l’assesseur au trafic Agostini (DC) présenta devant le conseil municipal un « programme d’interventions sur la mobilité », qui combinait modernisation des infrastructures viaires, régulation du trafic et surtout démantèlement du réseau de tramway, alors perçu comme un mode de transport désuet et comme un obstacle à la circulation. Cette mesure, initialement présentée comme temporaire, constitua en réalité la première étape d’un déclin irréversible du transport collectif dans la capitale italienne (Delpirou 2009), qui allait dans les années qui suivirent être « sacrifiée à l’automobile » [6].

Les Jeux furent toutefois l’occasion de réalisations plus heureuses. L’État et le CONI investirent 60 milliards de lires pour la construction d’équipements sportifs modernes, dont un stade de tennis au Foro Italico. Le village olympique fut édifié dans le quartier de Flaminio, à l’emplacement d’un ancien bidonville, puis reconverti en logement social. L’aéroport international de Fiumicino fut également aménagé spécialement pour la compétition – bien qu’il fut en réalité inauguré un an après, en 1961 ! Plus généralement, l’organisation des JO, par ses multiples implications urbaines, contribua à structurer, dans la mouvance de la gauche radicale et du centre-gauche, un courant de pensée défendant la reprise de contrôle des processus de transformation de la ville, qui allait permettre l’adoption d’un nouveau plan régulateur général en 1962.

Une modernisation inachevée et un avenir incertain

Le stade olympique retrouva les feux des projecteurs en 1987 à l’occasion des championnats du monde d’athlétisme, marqués notamment par l’affrontement sur 100 mètres entre Carl Lewis et Ben Jonhson, vainqueur dopé et finalement déchu. Mais la piste d’athlétisme installée pour l’occasion, qui créait une distance entre les tribunes et le terrain, constituait pour beaucoup de tifosi [7] un problème dans la perspective de la Coupe du monde de football organisée en 1990 en Italie. Aussi, le président de l’AS Roma et sénateur Dino Viola (DC) proposa, avec le soutien de l’influent et inoxydable Giulio Andreotti [8], la construction d’un nouveau « megastadio », un véritable « Maracana romain » de 100 000 places (l’Olimpico ayant été ramené à 80 000), dans le cadre d’un plan de développement urbain plus large du quartier de Magliana Vecchia, dans la périphérie sud de la ville. Toutefois, le site fut jugé trop éloigné du centre et l’opposition communiste parvint à faire échouer le projet, au profit d’une rénovation du stade olympique.

Initialement, l’objectif principal de cette modernisation était de couvrir les tribunes d’un toit suspendu. Les plans furent toutefois plusieurs fois modifiés, conduisant en définitive à la démolition quasi-totale du stade, à l’exception de la tribune Tevere, et ce en dépit des protestations des associations de défense du patrimoine (Italia Nostra) et de l’environnement (Legambiente) : alors que dans sa conception originale l’Olimpico présentait une faible élévation au sol, donnant une impression d’encaissement qui l’intégrait dans son environnement paysager, la nouvelle construction, beaucoup plus massive et en béton armé, fut accusée de dénaturer le site. Par ailleurs, les coûts furent multipliés par deux ou trois selon les estimations, tandis que les procédures d’attribution des marchés publics firent l’objet d’enquêtes judiciaires, de telle sorte que les travaux prirent fin quelques semaines seulement avant le début de la compétition. Le nouveau stade olympique fut inauguré et béni le 31 mai 1990 par le pape Jean-Paul II ; le 9 juin, s’y disputa le premier match de la Coupe du monde opposant l’Italie à l’Autriche. Les supporters pouvaient désormais s’y rendre en transport public : dans un retournement historique et non sans une certaine ironie, alors que les niveaux de congestion et de pollution urbaines avaient atteint des niveaux inédits, la Coupe du monde fut l’occasion de faire circuler dans les rues de Rome des tramways dits « modernes » [9], sur la ligne n° 225 reliant le centre-ville à la Piazza Mancini, située face au stade olympique.

Toutefois, cette modernisation intervint environ une décennie avant l’avènement d’un nouveau modèle de stade, largement décrit par ailleurs dans ce dossier, de telle sorte qu’elle fut très rapidement jugée insuffisante. En dépit d’un léger lifting dans le cadre de l’accueil de la finale de la Ligue des champions en 2009, le stade olympique apparut de façon de plus en plus criante comme une enceinte obsolète, peu confortable, coûteuse à entretenir, disproportionnée pour les deux clubs romains, par ailleurs désireux de s’émanciper de la tutelle du CONI et de construire leur propre infrastructure, et surtout peu fiable en matière de sécurité, comme en témoignent les affrontements récurrents dans et autour du stade entre tifosi de la Lazio et de la Roma, longtemps opposés par leurs origines géographiques et sociales autant que par leurs orientations politiques. Cependant, le déclin sportif et les problèmes financiers des clubs romains ont incité leurs dirigeants à revoir leurs ambitions à la baisse, si bien que l’Olimpico s’apprête à accueillir de nouveau chaque samedi soir, lors de la saison 2017/2018, les foules de supporters qui pourront contempler, bien au-delà d’un simple match de football, un témoignage saisissant de l’histoire politique et urbaine de l’Italie contemporaine.

Bibliographie

  • Berlardelli, Giovanni. 2000. « La terza Roma », in Belardelli, Giovanni (a cura di), Miti e storia dell’Italia unita, Bologne : Il Mulino, p. 13‑20.
  • Cederna, Antonio. 1979. Mussolini urbanista. Lo sventramento di Roma negli anni del consenso, Roma/Bari : Laterza.
  • Delpirou, Aurélien. 2009. La Fin de la ville loin du fer ? Transport et urbanisation dans la Rome contemporaine, thèse de doctorat sous la direction de Colette Vallat, université Paris‑Ouest Nanterre La Défense.
  • Delpirou, Aurélien et Passalacqua, Arnaud (dir.). 2014. Rome par tous les moyens/Roma con tutti i mezzi, Rome : École française de Rome.
  • Insolera, Italo. 1962. Roma moderna : un secolo di storia urbanistica, Turin : Einaudi (réed. 1976, 1990, 1993).
  • Mourlane, Stéphane. 2004. « Les Jeux olympiques de Rome (1960) : une image du renouveau de l’Italie », in Jequier, François, Milza, Pierre et Tétart, Philippe (dir.), Le Pouvoir des anneaux. Les Jeux olympiques à la lumière de la politique, 1896‑2004, Paris : Vuibert. p. 239‑262.
  • Santuccio Salvatore (a cura di). 2005. Le case e il foro. L’archittetura dell’ONB, Florence : Alinea Editrice.

Notes

[1] Le nom du football en Italie.

[2] Du latin dux, signifiant chef.

[3] La municipalité romaine avait été placée dès 1925 sous la tutelle d’un commissaire, puis d’un gouverneur, tous deux nommés directement par le régime fasciste.

[4] Créé par une loi de 1865, le plan régulateur demeura pendant plusieurs décennies le principal document d’urbanisme réglementaire en vigueur dans les villes italiennes.

[5] Discours « Roma grande metropoli capitale dello Stato » du 21 avril 1924.

[6] « La ville entière a été sacrifiée à l’automobile et le transport public laissé à l’abandon. […] Rome a souffert plus qu’aucune autre capitale européenne des excès du trafic […]. La congestion et la pollution ont atteint des niveaux insupportables, qui menacent notre patrimoine, notre identité, notre futur » (discours de Walter Veltroni, maire de Rome, 2001).

[7] Le nom italien des supporteurs de football.

[8] Giulio Andreotti, né le 14 janvier 1919 et mort le 6 mai 2013 à Rome, est un homme d’État italien, dirigeant de la Démocratie chrétienne et figure importante de l’histoire politique italienne du XXe siècle. Il a été président du Conseil des ministres à trois reprises.

[9] C’est-à-dire des véhicules de forte capacité, sans pollution locale et bénéficiant d’un site propre et de la priorité aux feux.

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Pour citer cet article :

Aurélien Delpirou & Stéphane Mourlane, « Le stade olympique de Rome : entre vitrine politique et levier d’aménagement urbain », Métropolitiques, 27 juin 2016. URL : http://www.metropolitiques.eu/Le-stade-olympique-de-Rome-entre.html
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